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Avoir vingt ans sous les mollahs
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ARTICLE PARU DANS L'EXPANSION

Quand Leila part skier dans la chaîne de l'Alborz, juste au dessus de Téhéran, c'est recouverte d'un foulard ou hidjab, version "allégée" du tchador noir, obligatoire seulement dans les lieux saints mais porté en public de façon systématique par les traditionalistes soutenant le régime des mollahs.
Leila est coiffée ce matin d'un foulard rose et violet, cachant malicieusement toutes ses mèches blondes décolorées.
Elle porte un long manteau gris discrètement brodé, seule coquetterie distinctive, qui recouvre ses mollets bronzés, cachés par d'épaisses socquettes blanches, tout cela malgré la température suffocante.
Les gardiens de la Révolution (Pasdarans), les membres de la police secrète (Vevak), chargés de la "mise à l'écart" des opposants, sont, comme dans tous le pays, éparpillés sur la route de la station de Dizin. Eux ne plaisantent pas avec le moindre centimètre carré tentant de chair fraîche.

Située quatre mille mètres d'altitude, Dizin a gardé le confort des stations construites à l'époque du shah. Pour la forme, les boutiques et les discothèques ont été remplacées par des échoppes.
La liberté commence en haut des pistes, après avoir pris les remonte-pentes séparés, hommes ou femmes. On surfe alors dans un autre monde :
"Les Pasdarans ne pourront jamais tout contrôler, l'essentiel c'est d'arriver séparés en bas, pour respecter leur loi. Rien ne nous empêche de nous mêler aux garçons sur les pistes. Et croyez-moi, on ne se gêne pas : on se camoufle gentiment et nous arrivons même à bronzer! Vous verrez, les Iraniens sont les spécialistes pour détourner les interdits" explique dans son sourire rayonnant retrouvé la belle Leila, dont le maquillage apparaît maintenant sous ses lunettes de soleil.

La jeunesse iranienne, la moitié de la population, n'a que de vagues souvenirs de la Révolution. Elle s'est habituée comme ses aïeux à contourner la propagande du ministère de la "Conduite islamiste".
 
Vivre en Iran rend maître dans l'art du détournement, comme le fit un certain Khomeiny quand il promettait aux opposants du shah une liberté totale et la démocratie.
Vingt ans de dictature noire n'ont pas effacé la joie de vivre des Persans, qui n'ont pas oublié leurs grands poètes oniriques, Omar Khayyâm et Hafez. Connus dès le Moyen Age dans le monde musulman pour leurs affinités avec Dionysos et leur résistance aux intégrismes, ils sont vénérés dans tout le pays.
Les pèlerinages sur les tombes d'Hafez ou de Khayyâm se déroulent avec plus d'entrain que les révérences obligées au mausolée en béton plaqué or de Khomeiny, construit et bien gardé près d'une autoroute détournée, à cinquante kilomètres de la ville, à l'abris de tout tumulte.
 
 
"Il faut boire et dire adieu au tartuffe : au buveur qui n'a pas la science infuse, quel blâme jeter s'il n'a pas pêché? Celui qui boit du vin sans se cacher vaut mieux que les faux dévots et les prudes".
Au grand dam des religieux, cette maxime d'Hafez continue à être distribuée par des adolescents comme Kaveh, dans les jardins ombragés et odorants des hauteurs de Téhéran, quartier des expatriés et des apparatchiks, à deux pas des anciens palais du shah.
Kaveh circule parmi les guinguettes où viennent se délasser la famille de Leila et les Téhéranais, à l'ombre de chênes et d'oliviers centenaires. "Ces ghazals servent officiellement d'horoscope quotidien" explique Kaveh avec un certain sourire.
La distribution des petits textes se fait dans une enveloppe discrète, en échange de quelques rials.

Une petite visite au bazar de Téhéran est tout aussi instructive. Les bazaris, craints pour leur pouvoir et leur richesse, continuent tranquillement à écouler leurs stocks de marchandises venues d'Asie ou d'Amérique par des voies non officielles, tolérées par le pouvoir, dont les opposants dénoncent de plus en plus la corruption.
On dit des bazaris qu'ils sont intouchables, parce qu'ils ont financé la révolution islamique et continuent d'aider les "bonnes œuvres".
Qâsem achète ce matin une cinquantaine de kilos de raisins. "Pour ma consommation personnelle", précise-t-il aussitôt. Cet ingénieur plutôt proche du régime a en effet une grande famille à nourrir.
"L'Iran est connu depuis l'Antiquité pour ses vignes. Certains de nos pieds millénaires ont failli remplacer ceux atteints par le Phylloxéra en France!" explique-t-il avec une grande fierté.  

Est-ce tout? Non. En cherchant un peu, on apprend que les Iraniens en font un peu plus dans leurs caves. A l'aide d'installations personnelles", ils arrivent à produire par cette chaleur régulièrement du vin, un Calvados ou de la Vodka très fruités.
"Il est vrai que les pommes et les pommes de terre, ça fait plus discret. Aux yeux des barbus, cela ressemble à de l'eau" rajoute-t-il dans la rue, pour ensuite se justifier : "Les chrétiens Arméniens d'Iran ont bien le droit de fabriquer et consommer de l'alcool, non? Cela peut servir quand on se rend dans les soirées huppées de la capitale, où l'on croise des Iraniennes habillées à l'européenne de la jet set".
Les descentes nocturnes de Pasdarans dans ces "soirées privées" sont en effet plus rares qu'autrefois. Elles se négocient souvent en cassettes vidéos et quelques prières improvisées, pour éviter les amendes et les brutalités, comme la centaine de coups de bâtons, qui vous fracassent le dos pour des mois.

Les forces vives de l'opposition sont aujourd'hui les étudiants et surtout les femmes, dont l'arrogance et l'imagination, toujours à la limite de la loi coranique, ont le don d'exaspérer le régime en place, exploitant les moindres failles de la Loi, allant jusqu'à réclamer le divorce et la garde des enfants, comme l'a montré récemment un reportage diffusé sur Envoyé spécial ou organiser des réunions politiques lors des premières élections municipales, vilipendées par les militants islamistes.
Ce "relâchement" des moeurs est cependant bien pâle comparé aux cicatrices de Nessib, le petit ami de Leïla, qui ne quitte pas son masque de souffrance. Mobilisé dans la guerre avec l'Irak qui fit un million de morts, il exhibe rarement au soleil des jardins de Téhéran les bizarres taches blanches indélébiles incrustées sur ses bras, héritage des armes chimiques de Sadam Hussein :
"Quand le pays était en danger, les religieux ont modifié leurs discours. Hier héros, nous sommes maintenant méprisés. Les affaires ont repris de plus belle dans une hypocrisie totale. En vingt ans, le régime est devenu aussi corrompu que le précédent. Aujourd'hui, mêmes les enfants d'apparatchiks vont faire leurs études aux Etats-Unis".
On est loin du monde officiel des aéroports et des frontières, où des écriteaux annoncent en deux langues la destruction imminente du grand Satan yankee avec lequel l'Iran noue depuis toujours des liens ambigus, en grande partie en rapport avec l'or noir.

Des deux révolutions qu'ils ont connues en un siècle, l'une sociale dans les années cinquante, l'autre religieuse de Khomeiny, les Iraniens restent en effet bien plus attachés à la première, celle de l'ancien premier ministre Mossadegh. Ce père du nationalisme iranien fut destitué par la CIA quand il tenta de nationaliser le pétrole, après s'être opposé à l'autocratisme du shah, lançant de nombreuses réformes sociales dont on entend encore l'écho.
Revers de l'histoire, la génération dorée issue des apparatchiks religieux, lassée par tant d'archaïsme et d'immobilisme, se déclare aussi proche des thèses de Mossadegh. Les sympathisants "modérés" du récent président Khatami auraient l'intention de s'en inspirer, tout en prenant soin d'éviter quelque coup perdu dans une foule ou un aéroport.
"Khomeiny, pour nous, c'est aussi vieux que Lénine. Nous attendons notre Gorbatchev pour déverrouiller les premiers gonds" conclut Leila.  Inch'Allah.
 
DE NOTRE ENVOYE SPECIAL JEAN-LUC DELBLAT

 
   
 
 
 
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