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François Nourissier
(1927-2011)
Entretien réalisé à Paris le 11 avril 1991
 

Cet auteur à la barbe grisonnante et au regard mystérieux écrivit une trentaine de livres dont Une histoire française, Grand prix du roman de l'Académie française en 1966 et La Crève, prix Femina en 1970.
Longtemps secrétaire général de l'Académie Goncourt, sa silhouette redoutée par certains auteurs en mal de reconnaissance apparut longtemps chaque automne devant les télévisions, annonçant le nouveau prix Goncourt...
Diplômé de Science-po, il commença sa carrière dans la presse et l'édition avant de se consacrer à la littérature. Critique littéraire au Point et au Figaro, cet homme minutieux fut aussi longtemps craint dans le milieu littéraire pour ses papiers parfois caustiques ou injustes mais non dénués d'humour.

François Nourissier, vous avez dit que durant les dix ans qui ont suivi la parution de votre premier roman, L'Eau grise, qui obtint le prix Fénéon, vous avez fait des bêtises, vous avez fait du parisianisme. Qu'entendez-vous par là ?

J'étais frivole, je n'avais pas envie de travailler. Je préférais voyager, boire beaucoup, sortir beaucoup, et changer de dame fréquemment. A ce moment-là, je n'avais pas organisé de hiérarchie dans ma vie et j'étais dissipé. Le prix Fénéon m'a amusé parce que, du jour au lendemain, j'ai fait la connaissance, dans ce jury, de Jean Paulhan, Louis Aragon, Marcel Arland, etc. Ces gens, que je n'avais aucune raison de connaître, sont ainsi devenus des amis. Je trouvais ça très agréable. Je suis entré dans le milieu qui m'intéressait mais, au lieu d'y occuper une place modeste et laborieuse, je me suis mis à faire des pétarades... C'était parce que j'étais jeune et bête... (sourire). Mais ce prix, qui était un tout petit clin d'œil littéraire, n'avait rien à voir avec le traumatisme d'un grand prix de fin d'année...

Le Goncourt, dont vous faites partie, n'a-t-il pas aussi des conséquences dangereuses ?

Des écrivains comme Jean-Louis Bory ou Paul Colin en ont été troublés pendant des années, quelquefois définitivement. Il est certain que le prix Goncourt risque parfois de tuer un écrivain... Mais enfin, en général, il l'aide plutôt à vivre!

Lisez-vous beaucoup vos contemporains, en tant que membre de l'Académie Goncourt ?

Deux cents livres par an... Ce qui signifie que je lis à peu près tout le temps. Dans ma voiture il y a toujours un livre posé à côté de moi. Aux feux rouges, à un encombrement, je lis un petit peu. A deux heures du matin, avant de m'endormir, je lis encore un quart d'heure. C'est une espèce de seconde nature. Je connais donc bien la production contemporaine.

Y prenez-vous du plaisir?

Ca m'amuse peut-être un peu moins qu'il y a vingt ans, mais, oui, j'aime ça. Ca n'a pas du tout le même usage que la littérature classique. Une année où je n'aurais pas relu un certain nombre de livres classiques serait une année un peu polluée. Il faut y faire attention. C'est nécessaire par hygiène. Je relis, pour le style, des auteurs du XVIIe et du XVIIIe : Saint-Simon, Diderot, Marivaux, le cardinal de Retz. Pour le courage de travailler, c'est le XIXe : Flaubert, Stendhal.

Comment jugez-vous le milieu littéraire actuel ?

Je vois de bons écrivains! Quand on est trop près, on ne voit jamais les tailles relatives, c'est comme les montagnes. Il y en a que je respecte davantage que d'autres.

Lesquels ?

Je peux vous parler des morts...

Parlons plutôt des vivants...

Je ne voudrais pas commettre d'oublis...

Quels sont ceux qui vous viennent à l'esprit, maintenant?

Gracq, Modiano, Le Clézio, Berger, Tournier, Fernandez, Besson, Veilletet...

Et Jean Rouaud? (Nous sommes le 11 avril 1991, Jean Rouaud vient d'obtenir ce prix pour Les Champs d'honneur)

Il a écrit un très bon premier roman...

Ce n'est pas un peu "dur", de lui avoir donné le prix Goncourt pour un premier roman?

Cela aurait été encore plus dur de ne pas le lui donner...

Maintenant, tout le monde va l'attendre...

Il m'a dit qu'il avait déjà beaucoup travaillé à deux autres livres. On ne l'a su qu'après son succès, mais je pense qu'il est assez bien armé pour résister à la tempête. Dans la mesure où il n'avait pas qu'un livre terminé. On dit que c'est un "jeune" écrivain mais il n'est pas si jeune que   ça : Il a trente-huit ans! C'est un calme. Je pense qu'il devrait bien résister au "typhon"...

Qu'est-ce qui vous a vous-même poussé à écrire ?

Je ne sais d'où est venue la toute première impulsion. J'ai commencé à écrire des vers et une tragédie, à 12 ans, en 1939, et curieusement j'ai eu envie de devenir écrivain à une époque où je lisais très peu. A l'origine, ce n'est pas tellement la lecture qui m'a entraîné aux livres...

Avec la publication de votre premier livre en 1951, à l'âge de 24 ans, aviez-vous déjà joué une carte littéraire?

Je n'étais sûr de rien, mais j'étais résolu à tout faire pour que l'aventure se développe. Le premier roman, c'est déjà une étape très avancée dans l'aventure. Chez un écrivain, il y a deux seuils difficiles à franchir : passer de la première intention d'écrire au professionnalisme -la publication d'un livre, et puis essayer de faire une œuvre, ce qui peut prendre 30 ou 40 ans...

Quels sont les auteurs qui vous ont influencé dans votre jeunesse ?

Montherlant, avec Service inutile, Bernanos avec la préface à La Grande peur des bien pensants, Chateaubriand pour ses Mémoires d'outre-tombe. Mais il y a aussi Giraudoux, Barrès, Gide, Aragon, Cocteau, Valery Larbaud...  Ils m'ont influencé quant à la façon d'écrire, pas du tout quant au contenu : Montherlant était un homosexuel caché, je ne suis ni caché ni homosexuel, Aragon était un militant communiste, je ne l'ai jamais été, etc.

Pourquoi séparez-vous les influences de forme et de contenu ?

Les vraies influences d'écrivain sont des influences de style, de musique, et non pas de contenu. Dès l'instant où j'écris, j'essaie de faire le vide et de ne pas penser à un écrivain que j'admire, car les références sont involontaires, constantes, dangereuses et il faut les écarter. Je traque ainsi en moi les tentations de pastiche, qui sont quelquefois très puissantes : plus on aime un écrivain, plus on a tendance, surtout après l'avoir lu ou relu, à écrire à sa façon, jusqu'à retrouver ses mots. Je m'en aperçois à la relecture, en retrouvant des tournures de phrases ou des mots utilisés inconsciemment...

Vous n'avez jamais pastiché des écrivains ?

C'est une méthode fréquemment employée chez les peintres -la copie- mais je n'en vois pas l'intérêt pour un écrivain. Ainsi, à l'âge de 16 ans, je pouvais réécrire à peu près sans fautes une page de Giraudoux que j'avais lue : cet exercice m'apprenait des choses flatteuses sur ma mémoire, mais il ne m'apportait rien. Ce n'est pas du tout un moyen de progresser.

Que se passe-t-il entre le moment où l'idée d'un livre vous vient à l'esprit, et le moment où vous l'écrivez réellement ?

Il peut y avoir beaucoup de temps entre les premières impulsions et le déclenchement du travail. Entre ces premières impulsions et le début de l'écriture, il peut s'écouler de six mois à trois ou quatre ans. C'est une sorte d'imprégnation. Je commence toujours de façon très vague. C'est une sensation générale : je ne sais pas encore ce que ce sera, mais je distingue une tonalité, que, petit à petit, à toutes petites touches, j'essaie d'incarner dans mes personnages, de situer dans un décor ou une époque.  Très souvent, je reviens sur mes projets. Un jour, je demandais à Aragon comment il avait écrit Aurélien et il m'a répondu par un calembour de Montherlant : "L'ennui naquit un jour de l'uniforme ôté". Ceci pour dire que c'est un certain sentiment de la vacance, de la disponibilité, de l'ennui des jeunes hommes après la guerre de 14/18 qui, par un chemin mystérieux, l'a conduit à Aurélien. C'est une très belle réponse...

Entre ces "impulsions" et l'écriture proprement dite, prenez-vous beaucoup de notes ?

Je ne prends pas beaucoup de notes lors de mes premiers tâtonnements, car je risque de fixer mon travail trop tôt et indûment. Si l'on ne prend pas de notes et qu'on oublie la pensée par laquelle on avait été traversé, c'est qu'elle ne méritait pas d'être arrêtée. L'oubli aidant, il ne reste certes qu'assez peu de choses, mais ce qui reste résiste bien et finit par s'accumuler. A ce moment-là, je peux commencer à prendre quelques notes sur de petits bouts de papier... Et puis, il y a un moment où je m'aperçois qu'un petit dossier se constitue, quelque chose qui ressemble à une petite architecture de livre. Il y a des scènes, des personnages qui apparaissent. C'est à ce moment-là que tout commence à prendre forme. Enfin, je réduis tout cela au minimum. Je ne note que les choses essentielles, je déchire le reste, et quand il ne reste que cinq ou six pages de notes bien denses, je peux enfin commencer à écrire un livre...

Connaissez-vous la fin de votre livre, avant de le commencer ?

J'ai toujours un fil conducteur. Je connais les points forts reliés par une sorte de fil conducteur, avec lequel je peux prendre des libertés. Je sais où je vais. Je connais ainsi à peu près le destin de chaque personnage et même la dernière scène, si ce n'est la dernière phrase... C'est une espèce de rendez-vous avec la dernière phrase. Mais c'est la liberté absolue pendant deux à quatre cents pages!

Tenez-vous un carnet de bord afin de vous retrouver dans l'évolution de vos personnages ?

Non, j'essaie de ne pas le faire parce que je trouve ça un peu "bricolo" et ça m'ennuierait. Mais si on a beaucoup de personnages ou si le roman est gros, on a intérêt quand même à avoir non pas une fiche, mais une vraie grande page sur chaque personnage, rappelant ses principales dates, les lieux où il évolue, de façon à ne pas faire d'erreurs. Donc, c'est vrai que j'ai un pense-bête par personnage. Avec des renseignements formels qui ne sont pas forcément  utilisables : ils constituent un arrière-plan qui peut apparaître dans une réplique.

Quel est votre endroit favori pour écrire?

De toute façon, la campagne. De préférence chez moi, parce que j'y ai ma bibliothèque, tous les ouvrages de référence dont j'ai besoin : si je suis loin d'eux, je suis un peu perdu. Mais je peux aussi travailler dans une chambre d'hôtel. J'aimais beaucoup ça à une époque où j'éprouvais moins le besoin d'être entouré de ma "citadelle de papier" (sourire). Ca m'arrive de travailler dans un café, entre deux rendez-vous, dans une arrière-salle, mais pour écrire un article ou pour "noter" quelque chose d'urgent...

Avez-vous besoin d'une ambiance particulière pour travailler?

Je n'aime pas du tout le bruit. D'où le choix de la campagne. J'ai un chalet en Suisse et une maison en Provence. Ce sont deux endroits où j'aime bien travailler. Le chalet est idéalement situé, au bout d'un chemin qui n'est pratiquement pas carrossable. Quand je vais là-bas, je me mets à mon bureau et un quart d'heure après, je suis en train de travailler. Il y a trente ans que je travaille dans cette maison. Je passe aussi six mois par an en Provence.

Comment vous installez-vous ? Avez-vous une plume fétiche ?

J'écris avec des Bic, que j'achète en série, sur du papier épais. Je déteste les plumes qui glissent sur le papier, j'aime bien que ça s'enfonce un peu. Je suis plutôt du genre "charrue", que du genre "patin"... Quand j'ai fini de travailler et de retravailler à la main, je retape tout à la machine, et je continue à me corriger...

Conservez-vous des documents pour vous inspirer?

Il y a des sujets qui appellent très peu de documentation. Mais si l'on est un peu minutieux, presque tous les sujets supposent des vérifications constantes, des précisions. Je suis assez maniaque pour ça...

Ce sont des documents écrits, photographiques?

Les deux peuvent servir. Je me sers surtout de documents  écrits : livres d'histoire, cartes, guides, témoignages, mémoires... Mais il m'est arrivé de prendre des photos, de faire certains voyages pour vérifier des détails, parce que j'avais envie, par une espèce de pesanteur, de nécessité intérieure, de situer des scènes dans tel ou tel endroit que je connaissais mal, ou pas du tout. Je sillonnais ces lieux à pied, en voiture, j'entrais dans les bistrots boire un verre, je prenais des photos...

Réalisez-vous vos rêves dans vos romans ?

En aucune façon! Les livres seraient plutôt des hypothèses sur moi. Mais pas des fantasmes réalisés. Ce sont souvent des hypothèses déplaisantes, au fond, sur une autre vie possible. Mes personnages ont souvent dix ans de plus que moi. Je les affronte à des épreuves que je redoute. C'est plutôt un exorcisme. L'Empire des nuages posait la question : "si j'avais été peintre -comme je le souhaitais à quinze ans- quelle vie aurais-je eue?"

Le roman n'est-il pas pour vous une forme de liberté ?

C'est quand même une forme de liberté. Pouvoir s'imaginer plus vieux, plus fort ou plus faible, ou ayant une autre profession, c'est une forme d'évasion. Mais je ne suis pas d'une nature fuyarde. C'est donc une très relative évasion...

Jugez-vous vos personnages ou les faites-vous évoluer à leur guise ?

Les gens qui prétendent que les personnages évoluent à leur guise racontent des blagues. "Mon personnage m'a échappé", qu'est ce que ça veut dire? Par où est-t-il passé? Par la fenêtre, par la porte? Ca n'a aucun sens! On fait exactement ce qu'on veut avec ses personnages.

Y en a-t-il qui vous ont particulièrement déplu ?

Je suis convaincu qu'un romancier ne doit pas aimer ses personnages, même ceux qu'il "aime". Il doit les considérer avec suspicion et sévérité, leur imposer une discipline. On doit traiter les personnages comme on aurait dû élever les enfants : "Qui aime bien, châtie bien"...

Pourquoi faut-il être sévère avec ses personnages ?

Si on n'est pas sévère avec eux, c'est qu'on est complaisant avec soi. On les aime tout de même un peu... Pour passer trois à quatre cents pages avec eux, il faut quand même les supporter! Mais il ne faut pas être complaisant. On écrit mieux dans la sévérité et la méchanceté que dans la complaisance et l'attendrissement...

Voulez-vous dire qu'un romancier doit mépriser ses personnages ?

Je n'ai pas parlé de mépris. Cela dit, regardez quelqu'un qui vous décrit un personnage dans une conversation : si c'est un personnage qu'il méprise, qu'il déteste, dont il se moque, c'est vivant, c'est amusant. S'il dit "c'est quelqu'un de formidable, il a toutes les qualités", vous bâillez à la troisième phrase! Le roman, c'est pareil.

Etes-vous très critique avec vous-même ?

Il faut exaspérer son esprit critique. Je suis beaucoup plus sévère que ne le sera aucun critique. Le problème est de savoir si je m'arrête quand ce n'est pas très bon ou si je continue, quitte à devoir tout refaire le lendemain. Ca dépend de l'état d'esprit dans lequel je suis. Si je suis en train de raconter quelque chose, ou si j'ai envie de finir une scène, je continue, en me disant que j'arrangerai ça plus tard. Mais si je suis dans un passage un peu immobile du livre, j'ai plutôt tendance à me dire : "Je n'y arrive pas, j'arrête. Je recommencerai demain matin", bien que, par nature, j'aie tendance à avancer, en me disant que je corrigerai ensuite.

Etes-vous sensible aux critiques et au succès d'un de vos livres lorsqu'il est publié ?

Bien sûr. Là encore, les gens qui prétendent le contraire racontent des blagues! On souhaite forcément avoir un commentaire abondant. On préfère évidemment être compris plutôt que le contraire! Les critiques sévères sont souvent plus utiles que les critiques chaleureuses. Je fais très attention aux articles agressifs, car il y a presque toujours quelque chose à en tirer. Il faut dépasser la réaction épidermique de colère, de déception ou de rancune.

Certaines critiques violentes ont-elles fait évoluer votre travail ?

Oui. Sauf si elles sont écrites par un "couillon" notoire; ça n'a pas d'intérêt...

Avez-vous des moments préférés pour écrire ?

Je travaille le matin, de huit à treize heures. Au bout de cinq heures, je suis complètement vidé. Alors, je vais promener mon chien. C'est très important pour moi de marcher deux heures par jour. Puis, vers dix-sept heures, je reprends ce que j'ai écrit, je corrige et, en fin de journée, je rédige quelques lignes, pour amorcer l'élan du lendemain matin afin de ne pas l'user dans une relecture. Au moment où je me mets à écrire, j'essaie de travailler beaucoup. Jamais très longtemps, car ce n'est pas dans ma nature. Quand j'ai travaillé dix, douze jours intensément, c'est-à-dire huit à dix heures par jour, je m'arrête. Puis je recommence au bout d'une dizaine de jours...

N'éprouvez-vous pas la nécessité d'écrire tous les jours ?

Je peux très bien rester six mois, un an, sans écrire une ligne d'un livre. Mais j'écris alors des chroniques de critique. C'est comme la culture physique : ça empêche la plume de se rouiller. Car la plume se rouille très vite. C'est très frappant. Lorsque j'arrête de travailler trois semaines à l'occasion d'un voyage, j'ai du mal à me remettre en route à mon retour. Comme si l'encre s'était épaissie...

Arrivez-vous à conclure facilement vos chapitres ?

Ce n'est pas un problème. Je n'y pense pas. Je conclus naturellement mes chapitres parce qu'il existe un rythme intérieur du travail. Ca tombe comme ça, tout d'un coup : "Voilà, c'est fini, je passe à autre chose".

Connaissez-vous le syndrome de la feuille blanche ?

Je n'ai pas ce problème-là. Il faut s'obstiner un moment devant sa feuille, sinon cela deviendrait une formidable méthode de paresse. L'inspiration, ça n'existe pas! Je ne sais pas ce que c'est. Le travail existe. On a le désir de travailler, la force ou la faiblesse de travailler plus ou moins bien. Mais l'inspiration, inconnue au bataillon! Si, vraiment, je suis désespéré, et que je sens que je ne ferai rien de bien, ou que je ne suis pas en forme, je fais autre chose. Après tout, il y a toujours du jardinage qui attend...

Vous avez bien quelques astuces pour y échapper...

On peut lire, à ces moments-là. Quelquefois ça remet le moteur en route. Mais il faut lire un très bon livre...

Que vous inspire le mot "Fin" ?

Un grand soulagement et la certitude qu'il va falloir se mettre, à partir de là, à travailler sérieusement! Je relis mon manuscrit. La rédaction n'est pas trop difficile, mais c'est très, très long, décourageant. J'ai souvent envie de lâcher : " Ca ne va pas, je me suis trompé, encore cent pages inutiles...". Quand j'arrive au mot "fin", je jouis au moins de cette merveille : avoir un manuscrit!

Pour vous, le moment heureux commence à partir de la fin...

Tout à fait! Je me relis, je me corrige : c'est ce que j'aime faire. Je préfère infiniment la correction à l'écriture. J'ai toujours peur d'abandonner mon manuscrit ou qu'il m'abandonne. J'aurais plutôt le syndrome du divorce pour revenir à votre question précédente... L'écriture est un pensum; la correction est un plaisir... 

Pourquoi la correction est-elle pour vous un plaisir ?

Quand j'ai terminé un manuscrit, il est plein d'erreurs, de maladresses, mais à chaque minute que je vais passer sur le texte, j'ai la satisfaction de savoir que je vais l'améliorer. C'est une période relativement heureuse. J'adore corriger. Voilà!

Combien de temps laissez-vous reposer un manuscrit avant de le corriger ?

Trois ou quatre mois. Comme je suis d'une nature paresseuse, j'oublie immédiatement un manuscrit terminé. Quand je le reprends, je le lis comme un texte étranger à moi. Il y a même des passages que j'ai oubliés complètement. Ce qui donne la fraîcheur nécessaire pour corriger. Il m'arrive d'ailleurs de réécrire six à sept fois certains passages d'un livre! Mais ce n'est pas le livre entier que je  réécris : c'est plus de l'ordre de la correction, de la forme, que de la réécriture, de la création...

Avez-vous déjà laissé reposer un manuscrit plusieurs années tout en en écrivant d'autres ?

Pour L'Empire des nuages -c'est un gros livre de cinq, six cents pages- sept ans se sont écoulés entre le premier jour où j'ai commencé à y travailler et sa publication. Je ne l'ai jamais perdu de vue, je n'ai jamais pensé que je l'abandonnais, mais il y avait des moments où il me tombait des mains. J'ai écrit deux autres livres entre temps.

Avez-vous écrit plusieurs romans en parallèle ?

Non. Je travaille toujours à un seul roman à la fois. De façon mystérieuse, tout ce que je peux être amené à vivre ou à découvrir pendant que je travaille entre plus ou moins dans le roman que je suis en train de rédiger. De sorte que je suis protégé de la dispersion. Tout ce qui me traverse vient tomber dans le travail en cours, comme dans un entonnoir. Si je lâche un roman pour faire autre chose, c'est qu'il n'est pas mûr. J'ai d'ailleurs dans mes tiroirs plusieurs manuscrits inachevés. Il y en a aussi deux achevés, que je n'ai pas publiés.

Accordez-vous une part importante à l'actualité dans votre vie ?

A l'actualité, non. Je suis très long à digérer les événements. J'ai tendance à utiliser ce que j'ai vécu, regardé, longtemps après. J'ai publié Allemande, qui se situe pendant la libération de Paris, en 1973. J'ai écrit un roman sur les chevaux, les manèges, En avant, calme et droit, alors que je ne m'étais plus posé sur un cheval depuis vingt-cinq ans... L'Empire des nuages, où la guerre d'Algérie joue un rôle important, a été publié en 1981. Je ne vois pas très bien, à moins d'une vingtaine d'années de distance, comment je pourrais utiliser l'actualité...

Vous sentez-vous isolé par votre métier ?

Mon travail me force à être souvent seul. Mais c'est une bénédiction! Je suis très content d'être souvent seul!

Avez-vous des relations épistolaires ou des entrevues fréquentes avec vos confrères ?

Bien sûr. Je suis quelqu'un qui écrit encore des lettres et qui en reçoit. Chaque matin, j'ai quinze lettres au courrier. J'ai par exemple des rapports épistolaires avec l'écrivain suisse Jacques Chessex depuis plus de vingt ans. J'ai aussi échangé des centaines de lettres avec Paul Morand, Jacques Chardonne, qui adoraient écrire. Mais avec les gens de ma génération, cela commence à devenir rare. Néanmoins, je m'obstine...

Regrettez-vous la disparition des salons littéraires ?

Pas du tout! Les endroits où les gens se réunissaient pour faire une sorte de parade littéraire devaient être très ridicules...

Et des écoles littéraires ?

C'est vrai qu'il n'y a plus d'écoles littéraires depuis le Nouveau roman. On pourrait trouver des explications du côté de la forme plus exigeante que le carriérisme a prise. C'est ce qu'on appelle, dans votre jargon, la "médiatisation des carrières". Les gens courent les interviews, les radios, les télés, les fêtes du livre. Cette mode entraîne chacun à l'égoïsme professionnel, et à ne pas penser en termes de groupe. Les gens ne sont plus sérieux, et il n'y a pas d'église sans pape. Or, personne ne veut faire le pape...

Les écrivains ne se rencontrent-ils plus ?

Ils se rencontrent quand même, à cause de la concentration parisienne de la presse et de l'édition, à la différence des Etats-Unis, de l'Italie et de l'Allemagne, qui sont des pays à unité tardive. Ce sont des rapports d'amitié, et les écrivains se voient beaucoup plus qu'on ne le soupçonne. Ca n'a pas tellement changé depuis 1945.

Quels conseils donneriez-vous à un écrivain débutant? Quel message voudriez-vous lui transmettre ?

De lire beaucoup : tous les talents se font à force de lecture. D'avoir un autre métier, afin de ne pas dépendre, pour sa vie quotidienne, de la littérature. De ne pas trop se presser non plus. Il ne faut ni trop attendre, ni trop se presser. Puisque c'est toujours le second roman qui est le problème, il vaut peut-être mieux en écrire trois avant de publier le premier. Ainsi, au moment terrible du second roman, on publie le premier, qui n'a pas le défaut du second, puisque c'est le premier... Ca paraît très bête, mais c'est vrai!

Lequel de vos livres voudriez-vous qu'il lise en premier ?

Un Petit bourgeois et Le Musée de l'homme. Ce sont deux textes autobiographiques. Et puis, bien entendu, je lui conseillerais le prochain, qui ne sera pas mal! Heureusement, le prochain est toujours le meilleur...

Vous avez déclaré vouloir être peintre ou architecte dans votre jeunesse. Vous avez même cité Montherlant : "La jeunesse est l'âge où l'on passe à côté de tout". Si c'était à refaire, que feriez-vous ?

J'ai en effet hésité entre la peinture et la littérature. Je pense que j'ai eu raison, sans certitude absolue. C'est pour ça que j'avais écrit ce roman, L'empire des nuages, pour essayer d'imaginer quel peintre j'aurais pu être. Et le résultat de cette enquête, c'est que j'aurais été bien "embêté"! Parce que cela aurait été très dur de traverser les grandes crises que la peinture a connues, sans y laisser des plumes, sans faire de la "mode" et connaître de grandes désillusions. A une époque, Malraux disait : "L'Art du XXe siècle sera abstrait ou ne sera pas". Aujourd'hui, cela apparaît comme une niaiserie. Quand il l'a dit, ça pesait un poids effrayant! Donc, au fond, je ne regrette pas trop. L'attitude que j'ai adoptée en littérature, de ne céder ni à la mode ni à l'idéologie dominante, aurait été plus dure, beaucoup plus ingrate en peinture. J'ai fait, en littérature, ce que j'avais envie de faire, sans que personne ne m'en empêche. Aujourd'hui, je n'en suis pas mécontent...

Pourquoi "aujourd'hui"? Avez-vous eu des doutes, à une époque de votre vie ?

Au lendemain de la guerre, à l'époque des "Hussards", nous étions les muscadins, les "Incroyables", les gens qui, au lieu de se soucier de la misère du monde, pensaient à leur musiquette littéraire. Puis, il y a eu le Nouveau Roman. Alors, au lieu d'entrer dans la modernité, de comprendre qu'il fallait faire table rase de tout, nous continuions à écrire une malheureuse littérature exsangue et exténuée, qui serait oubliée demain... Vers 1970, j'ai fait une conférence dialoguée avec Alain Robbe-Grillet, dans une Maison de la Culture. Grâce à lui, nous avions un public épatant : tous les professeurs de lettres et de philosophie du département... A un moment, j'avais cité comme grands écrivains Albert Cohen, Marguerite Yourcenar, Julien Gracq, Aragon, Claude Simon, Marguerite Duras, Modiano, etc. Ces références avaient alors provoqué une franche hilarité dans la salle... Robbe-Grillet, qui est un bon ami, s'est alors penché vers moi et m'a dit : " Demande-leur s'ils les ont lus !". Je ne l'ai pas fait, mais je suis sûr qu'ils ne les avaient pas lus. C'était simplement ridicule de parler de ça. Dix, quinze ans plus tard, tous les auteurs que j'avais cités étaient considérés avec révérence, mis sur un piédestal. Il faut donc être serein. Il faut surtout faire obstinément le livre qu'on a envie d'écrire, à ce moment-là. C'est tout. Il ne faut pas penser à autre chose, ni au terrorisme intellectuel. Si l'on a la chance de ne pas mourir trop vite, on voit tout passer...

Donc, vous ne regrettez rien...

Je regrette de n'avoir pas travaillé plus tôt, plus sérieusement. J'aurais dû attendre davantage, avant de publier un premier livre, ou travailler avec plus d'acharnement. Ces dix années presque perdues, je les regrette aujourd'hui. Le temps perdu pèse très lourd. Mais on ne le sait pas au moment où on le perd. On le sait plus tard : on a beau avoir l'intuition de commettre des bêtises, on les commet toujours... 

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