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Robert Merle
(1908-2004)
Entretien réalisé à Paris le 11 février 1992
 

Robert Merle fut un écrivain prospère et surprenant. Cet agrégé d'anglais et docteur es lettres a rencontré un large public grâce à une plume prolifique qu'il continuait d'acérer avant sa disparition, plongé depuis quinze ans en pleine Renaissance, à l'époque agitée des guerres de religion dans sa saga Fortune de France.
Véritable dilettante au sens historique du terme, il s'intéressa au cours de sa vie à des sujets aussi variés que les similitudes de caractère entre l'homme et l'animal dans Un Animal doué de raison ou l'analyse des rapports humains lors des conflits sanglants comme dans La Mort est mon métier.
Week-end à Zuydcoote, portrait de la débâcle de 1940, prix Goncourt 1949, a été porté à l'écran par Henry Verneuil, avec l'inoubliable Belmondo dans le rôle de Maillat, soldat pris dans la tourmente de la guerre.

Robert Merle, à 84 ans, vous avez une vraie vie de sportif : vous ne fumez pas, vous ne buvez pas, vous jouez souvent au tennis...

C'est vrai... J'ai toujours entretenu une excellente condition physique, je ne sens pas du tout mon âge... Mais pas du tout! (sourire). J'ai une bonne génétique : ma mère est morte centenaire! Et puis n'oubliez pas que Carole Merle est ma petite-nièce... Elle a l'état d'esprit d'une championne : c'est une bosseuse, elle est courageuse et, avec ça, elle est d'une modestie parfaite. J'en suis très fier! Mais vivre longtemps ne compte pas pour moi. C'est vivre en bon état, d'être en somme un jeune vieillard! Et quand je cesserai d'être un jeune vieillard, je mourrai...

Depuis quand avez-vous été pris par le démon de la plume ?

Ma révélation m'est venue en Algérie, mon pays natal. C'était à la pointe Pescade, qui était à cette époque un endroit ravissant. J'avais alors dix ans et j'avais été très impressionné par la mort d'une parente. J'étais un petit garçon et c'était la première fois que je voyais la mort, dans cette immobilité effrayante et éternelle. En regardant le coucher du soleil à la pointe Pescade, l'idée m'est venue que je mourrais aussi, alors que cet endroit merveilleux continuerait d'exister. Et j'ai trouvé cela tout à fait insupportable! A ce moment, la pensée m'est venue que les créateurs, eux, ne mouraient pas tout à fait. Comme j'avais déjà un grand amour pour la langue, qui me dirigeait plutôt vers la littérature, je me suis mis à écrire...

Cette passion de l'écriture vous vient à l'âge de dix ans et vous publiez votre premier livre à 40 ans...

Oui, mais j'ai toujours écrit! Des tas de choses : des poèmes, des débuts de romans et des pièces de théâtre en vers! Mais je ne les ai pas publiés, tout simplement parce que je ne les trouvais pas bons. D'ailleurs, je les ai brûlés...

Et puis vous n'étiez pas issu d'un milieu aisé...

En effet... je devais d'abord gagner ma vie. Mon père était mort à la guerre et mon frère et ma soeur ont été élevés à la Flèche et à la Légion d'honneur. Quant à moi, j'ai été recalé à la Flèche, Dieu merci! (sourire). Je suis resté avec ma mère, que je voyais se débattre dans la pauvreté. Ca m'a beaucoup marqué, et comme je n'étais pas mauvais en classe, j'ai essayé de devenir professeur. J'ai ainsi obtenu l'Agrégation d'Anglais et j'ai exercé dans plusieurs lycées. Mais je voulais avoir le temps d'écrire, je ne pouvais pas rester enseignant dans ces conditions. Je voulais exercer en faculté pour avoir plus de temps libre, et j'ai alors préparé un doctorat es Lettres. Mon premier livre est sorti après la guerre, en 1948. C'était ma thèse de doctorat, que j'avais commencée en 1934 sur Oscar Wilde. C'est assez rare qu'une thèse devienne un livre, mais je l'avais conçue comme un apprentissage, comme une oeuvre de critique littéraire, qui, en même temps, m'apprendrait ce qu'était l'oeuvre d'un grand auteur, que je pouvais démonter, disséquer, analyser...

Un an après, c'est le premier grand succès avec Week-end à Zuydcoote, en 1949...

J'avais quarante et un ans. J'estimais qu'il fallait que j'aie beaucoup d'expérience pour écrire le genre de romans que je voulais écrire, car je me concevais comme un écrivain réaliste. Je ne recherchais pas des livres autobiographiques, et je n'étais pas "fâché" d'attendre pour avoir cette expérience. Or, la guerre, avec mes trois ans de captivité, mon évasion, etc., m'ont apporté cette matière...

Depuis cette expérience de captivité, on retrouve souvent des situations à huis clos dans vos livres...

Il est vrai que beaucoup de critiques ont remarqué que la plupart de mes livres étaient constitués autour d'un groupe d'hommes en vase clos. Mais, finalement, dans la vie, on est toujours dans un petit groupe. J'aime bien étudier ces microcosmes. Ils vous donnent une idée de la société en raccourci. C'est un épitomé d'humanité.

Dans vos premiers livres, vous placez pourtant souvent vos personnages dans des situations extrêmes, qui les poussent à exprimer le meilleur d'eux-mêmes...

C'est vrai que la guerre m'a beaucoup marqué. Quand, à l'âge de trente ans, on vous arrache à vos paisibles études et que l'on vous envoie faire la guerre à Dunkerque, puis en captivité, où vous recevez des bombes de toutes parts, ça marque... Après mon évasion de l'usine allemande de Dortmund, où j'étais forcé de travailler, toute l'usine a été détruite sous un bombardement, avec mes camarades de captivité. Pendant plusieurs années, après la guerre, je rêvais encore que j'étais en captivité, que j'étais repris. Ces événements m'obsédaient, d'où Week-end à Zuydcoote, La mort est mon métier, L'Ile et Malevil... Il y a souvent une atmosphère angoissée dans mes livres, y compris dans mes livres historiques où j'ai choisi les guerres de religions, le pire moment de l'histoire française...

Comment êtes-vous passé de vos premiers romans classiques à l'épopée de "Fortune de France" ?

Cela tient à ma formation. J'ai fait trois ans de Khâgne, qui ont été très formateurs pour la suite de mon travail. Je m'intéressais au français, à l'anglais et à l'histoire, qui me passionnait. Finalement, j'ai toujours vu les choses un peu en historien. Quand j'ai écrit La Mort est mon métier, j'ai fait un véritable travail d'historien. D'ailleurs, je voudrais bien que les Révisionnistes s'en aperçoivent. J'ai eu accès aux archives de Nuremberg, qui m'ont permis de reconstituer la genèse de l'usine de mort d'Auschwitz. C'est la même chose pour L'Ile...

Il n'y a donc pas deux étapes dans votre œuvre...

Non. Mes premiers livres sont de l'histoire contemporaine, par ce que j'ai vécu, ou par allusion. J'ai écrit L'Ile sous l'influence de la guerre d'Algérie. Dans ce livre, les Anglais sont les Français et les Tahitiens sont les Algériens. J'en étais tout à fait conscient, mais je voulais simplement prendre plus de recul par ce procédé, et j'ai placé cette histoire à Tahiti au XVIIIe siècle. "Un animal doué de raison", c'est aussi de l'histoire contemporaine. Et puis, à la fin des années 70, j'ai recherché une histoire encore plus dramatique, encore plus terrible, où l'intolérance jouerait un plus grand rôle. Et ça a été ce demi-siècle de guerre civile en France que j'ai développé dans Fortune de France...

Comment voyiez-vous votre avenir littéraire, étant jeune ?

Je n'ai jamais pensé que j'abandonnerais mon métier de professeur. Je l'ai toujours aimé. J'ai d'ailleurs gardé une heure de cours gratuite à Nanterre! A mes débuts, je n'ai jamais pensé vivre de ma plume, mais, au risque de heurter des gens par un excès de confiance, je dois vous dire que je n'ai jamais douté de mon succès littéraire. J'ai toujours pensé à ça en écrivant. J'y ai cru dès mon plus jeune âge. Comme les sportifs, j'ai toujours pensé que j'émergerais du peloton!

Quels sont les auteurs qui vous ont marqué dans votre jeunesse ?

Oh là! Il faudrait une liste fantastique... J'ai été influencé par les romanciers anglais du XVIIIe : Fielding, Smollet, Richardson, et du XIXe : Jane Austen, Dickens. Et puis par les romanciers français du XVIIIe et du XIXe comme Stendhal, ainsi que par les Russes du XIXe : Tolstoï, Dostoïevski et un "Dieu" : Tchekhov... Enfin les Américains : Dos Pasos et surtout Hemingway, bien que je n'aime pas sa philosophie de la vie : il a un goût du sang que je n'aime pas du tout, mais c'est un grand artiste. Cependant tous ces auteurs ne m'ont pas influencé quant à leur "manière" d'écrire. Je me suis formé moi-même. Par exemple, je n'ai aucun point de ressemblance avec Proust, alors que je l'aime profondément. Sa psychologie est très pénétrante, imaginative, littéraire, mais il a un côté ratiocinant qui ne me plaît guère. Il se perd de temps en temps dans des subtilités insignifiantes. J'aime bien les auteurs qui sont de bons psychologues, comme Stendhal ou Dostoïevski. Je suis impressionné par eux. Je suis très sensible à la cohérence psychologique des personnages...

Avez-vous déjà retravaillé une page d'une œuvre célèbre afin de faire des exercices de style ?

J'ai fait des pastiches, autrefois. C'est une excellente école que de faire ressusciter un auteur par votre plume. Quand on sait faire un pastiche, on sait faire beaucoup de choses au point de vue littéraire, même si écrire un roman est une œuvre de plus longue haleine. C'est un exercice très intéressant. Proust, d'ailleurs, l'a fait au sujet de Sainte-Beuve. (Robert Merle cite alors, de mémoire): « Le recueil de contes sans vraisemblance, qu'on a appelé La Comédie humaine de Balzac, n'est peut-être pas, ni d'un seul auteur, ni d'une même période, mais le style informe encore. Le fond, tout empreint d'un absolutisme suranné, nous permet d'en placer la publication deux siècles au moins avant Voltaire!" C'est excellent ! C'est à la fois une critique des méthodes d'analyse de Sainte-Beuve et une critique indirecte de Balzac, qui était très progressiste dans sa façon de voir le monde et très réactionnaire dans ses opinions. Si j'étais directeur d'une école pour romanciers, je leur ferais faire cet exercice! Je ne leur proposerais pas une imitation, mais une création, un exercice amusant, qui, tout en imitant l'auteur, amène à prendre ses distances avec lui.

Préparez-vous vos livres longtemps à l'avance ?

Ils sont plus ou moins définis à l'avance. J'ai un cadre d'écriture, un vague plan, avec un point d'arrivée et un point de départ, ainsi que les grandes lignes, qui tiennent en une demi-page. Mais ce n'est pas un plan d'ensemble. Je fais ensuite des plans par chapitre. Je ne veux pas être emprisonné. Ni que mon livre se construise comme une maison que l'on bâtit. Je veux qu'il se développe comme un arbre : qu'il y ait un tronc et quelques branches qui font pousser, par la suite, d'autres branches que je n'avais pas prévues. Si, dans une scène, un personnage me séduit, je crée une autre scène pour le retrouver, une autre ramification... 

Vous n'avez jamais changé la fin d'un de vos livres?

Non... (silence). Quelque fois, j'ai hésité. Dans Malevil, j'ai hésité à faire mourir Emmanuel, mais je l'ai fait. D'ailleurs, j'ai reçu des lettres où l'on me l'a reproché! Pour les lecteurs, les personnages de romans sont aussi réels que s'ils étaient en chair et en os. Figurez-vous que quand Conan Doyle a voulu faire mourir Sherlock Holmes, on lui a envoyé des menaces de mort... et il a été obligé de le ressusciter! (rire). Les lecteurs croient à votre histoire, il y a même des femmes qui m'écrivent des lettres d'amour en me confondant avec Pierre de Siorac ! Ce n'est même pas la peine que je leur dise mon âge, elles ne me voient pas !

Prenez-vous beaucoup de notes?

La préparation du roman est méthodique, sérieuse. C'est exactement comme si je faisais une thèse. C'est mon côté universitaire, je me documente pendant plusieurs mois avant d'écrire, et je prends des notes...

Vous êtes donc un fanatique des archives...

Oui! Je passe des heures à la Bibliothèque nationale, et je pioche! J'ai horreur de l'amateurisme. Quand je traite un sujet, je le traite à fond...

Est-ce que vous allez rencontrer spécialement des gens ?

Ah oui ! Quand j'ai écrit Le Jour ne se lève pas pour nous, qui se passe dans un sous-marin en plongée durant soixante jours, j'ai été voir le chef d'Etat major de la marine, l'amiral commandant les sous-marins, puis deux capitaines de vaisseaux. A travers leurs conversations, je m'en suis vite rendu compte, ils m'ont fait passer un petit "examen" pour voir ce que je recherchais. Et j'ai été reçu! (rire). On m'a ainsi permis d'aller dans l'île longue, à Brest, qui est bien gardée. J'y suis resté deux fois une semaine. J'ai alors interviewé les membres du Redoutable, puis ceux de L'Inflexible et j'ai fait une plongée en sous-marin. J'ai demandé que le livre soit relu par un capitaine de vaisseau, pour corriger mes bévues scientifiques, car la physique et les mathématiques me sont inconnues. J'ai aussi interviewé beaucoup d'étudiants avant d'écrire Derrière la vitre.

Les voyages jouent-ils un rôle important dans votre travail ?

Oui, mais pour des raisons précises. Il m'arrive de voyager pour détailler certaines scènes de mes livres. Par exemple, pour décrire l'assassinat du duc de Guise, je suis allé visiter le château de Blois. Quand je peux m'imprégner d'une certaine atmosphère, j'y vais !... mais j'ai aussi détaillé Tahiti sans y avoir été ! J'avais réuni une telle documentation que cela me suffisait. Les livres peuvent être très évocateurs quand on a de l'imagination !

Faites-vous partie de ces écrivains qui ont toujours un carnet de notes sur eux ?

Non. Je me fie à ma mémoire. Comme tout le monde, j'ai une mémoire émotive. Je retiens surtout ce qui me frappe. Et c'est bon. C'est avec l'imagination et la sensibilité que se construit un livre.

Avez-vous déjà été inspiré par un autre sujet que celui sur lequel vous travaillez ?

Il y a une chose qu'il faut absolument éviter quand on est écrivain : que votre livre devienne un fourre-tout. Il faut faire un tri très sévère de vos idées, de vos impressions. C'est la grande faiblesse des écrivains-femmes, qui sont très autobiographiques, ce que je ne leur reproche pas : je le suis aussi! Mais je ne mets pas mes idées superflues en réserve. Si je les perds, tant pis : je ne suis pas un écrivain avare... (sourire). J'écris toujours un seul livre à la fois...

Tenez-vous un carnet de bord afin de vous retrouver dans l'évolution de vos personnages ?

Non. Ca serait mieux que je le fasse, pour éviter des erreurs, mais je ne le fais pas...

Quel est votre endroit favori pour écrire ?

Mon bureau. C'est une grande salle, de six mètres sur six, au dernier étage, avec trois grandes baies vitrées, orientées au sud, à l'est et à l'ouest. J'ai besoin de voir la nature et de beaucoup de lumière. Et aussi d'être très chauffé : je ne peux écrire qu'entre vingt et vingt-quatre degrés. J'ai ainsi un poêle fantastique qui me permet d'aller jusqu'à trente ! (rire). Mais l'intérieur est très sobre : mon bureau est au centre, avec, comme seuls livres, ceux dont je me sers pour écrire.

Avez-vous besoin d'une ambiance particulière pour travailler ? De la musique ou...

Ah non, surtout pas! (rire) Le silence le plus total! Je n'ai jamais travaillé autre part que dans mon bureau : ni à l'hôtel, ni dans un café, nulle part.

Comment vous installez-vous ? Avez-vous une plume fétiche ?

Je suis toujours assis lorsque j'écris, et je prends toujours mon Mont-Blanc, que je trempe dans l'encre, et j'écris sur du papier machine suffisamment épais, à quatre-vingt grammes. Je déteste écrire sur des petits cahiers...

Avez-vous des moments préférés pour écrire ?

Je travaille tous les matins, même le dimanche! (sourire). Mais il m'arrive aussi de travailler l'après-midi, le soir ou la nuit : cela dépend de ma forme... sauf le vendredi, car j'ai mon cours à Nanterre. C'est en sorte mon jour de congé, comme si j'étais musulman!

Comment organisez-vous vos journées ?

Je me lève vers sept heures, et je me mets au travail vers huit, neuf heures, jusqu'à midi et demi. Parfois, je retravaille une heure ou deux l'après-midi, ou le soir. Mais il m'arrive aussi de me réveiller la nuit pour écrire. A mon âge, j'ai des insomnies toutes les nuits. Alors je les gère, je ne m'agite pas : je mets ce temps à profit pour réfléchir. Ainsi, quand j'ai une scène qui me préoccupe et que j'ai l'impression qu'elle n'est pas bien faite, je la reprends, je la réécris dans mes pensées. Et quand j'ai écrit une page dans ma tête, je me lève, et je vais l'écrire, pour ne pas la perdre...

A part l'écriture proprement dite, quand vous corrigez-vous ?

Tout le temps ! Je le fais pendant que j'écris, après avoir écrit et après la dactylographie. Mais j'essaie aussi de ne pas me perdre dans ces modifications. J'écris ainsi mes chapitres par tranches de dix pages, puis je me corrige. Ensuite, je lis mes scènes à haute voix. Ma femme est ma première critique. Elle est excellente. Rien ne lui échappe. Elle décèle toutes les bavures de style, les longueurs... Une fois que le livre est fini, je le fais lire par ma correctrice, Madeleine, que je connais bien, depuis vingt ans : elle me signale les contradictions, les erreurs de dates, etc. Elle a beaucoup de tact : elle m'appelle au téléphone et me dit "Robert, dans tel passage, est-ce un effet de style?" Alors je relis (air évasif) et je lui réponds : "Non, non, ça n'en est pas un". "Alors, c'est une faute de français!", me répond-elle! Si j'étais ministre de l'Education, je lui donnerais tout de suite un cours à la Sorbonne ! (rires).

Vous êtes très critique avec vous-même...

Très critique ! Mais pas au point de me stériliser... Car si je suis aussi très critique, je suis aussi très admiratif !

Auriez-vous déjà réécrit ou jeté un manuscrit ?

Ah non! Je ne suis pas à ce point masochiste! D'ailleurs, il faut se méfier de soi. Si l'on a un sens trop critique, qui devient du dénigrement de soi, on se stérilise. Il faut faire très attention et conserver sa confiance en soi. Il faut que l'écrit vous fasse plaisir, tout de même ! (sourire) Si l'on ne se plaît pas à soi-même, à qui peut-on plaire ? Je suis mon premier public et je suis bon public! Et quand j'écris des choses drôles, je me tords de rire, je ris tout seul, même dans la rue !

Laissez-vous reposer votre manuscrit avant de le reprendre ?

Il faudrait... Mais mes éditeurs ont été tellement voraces !

Un jour, Bernard de Fallois, m'a demandé une partie d'un manuscrit que je n'avais pas terminé pour commencer à le publier! Il avait l'air tellement pressé que je l'ai fait. Et je corrigeais les épreuves, alors que je n'avais pas fini. C'était éprouvant... Quand ça a été fini, je lui ai dit : "Ecoutez, je ne suis pas Dickens! Je ne le ferai JAMAIS plus!" (rires).

Réalisez-vous vos rêves dans vos romans ?

Je dois vous dire que, dans ma vie privée, j'ai essayé, dans une large mesure, de réaliser mes rêves. Je n'ai pas tellement besoin de compenser ceci dans mes romans. Mais je peux y faire des personnages plus excessifs que ceux que j'ai rencontrés. Ce n'est ni une compensation, ni une liberté, ni une psychanalyse. Jamais je ne sentirai le besoin de faire une psychanalyse, et je n'ai pas l'impression de le faire dans mes romans. Je n'étoffe pas ma vie en écrivant. Mes livres sont plutôt un reflet de ma vie, de ce que je suis. L'atmosphère joyeuse, l'amour de la vie, qui peuvent régner dans Fortune de France, malgré les événements tragiques, expriment ce que je sens. Mais cela n'évacue pas le tragique de la vie...

Accordez-vous une part importante à l'actualité dans votre vie ?

Ah oui ! Beaucoup. Je suis l'actualité de très près, à travers les médias. Ca m'aide à me forger une vision du monde, qui se reflète dans mon travail de romancier, d'une façon indirecte...

Comment intervient cette expérience personnelle dans votre œuvre ?

Enormément. D'ailleurs, j'ai été un militant politique durant longtemps. J'ai été tiers-mondiste, j'ai écrit un livre sur Fidel Castro, j'ai adhéré tardivement au parti communiste, dont je me suis séparé par la suite... Mon espoir a été trompé quand j'ai cru à un eurocommunisme, avec l'Italie et l'Espagne, au moment où le PCF essayait un peu de se démarquer des thèses et des carcans de l'URSS. Heureusement que j'ai été membre du PCF, sinon je serais encore sympathisant ! (sourire). Comme j'ai été dans les entrailles du monstre, je les connais et je sais qu'on n'y trouve pas de démocratie. On peut tout dire dans une cellule, mais ça ne remonte jamais à la tête, au bureau politique. Le centralisme est un centralisme centripète. La vérité vient toujours du haut. Le Congrès est le résultat d'une série de cribles qu'on appelle des commissions de candidatures. Quand un congressiste est passé à travers tous ces cribles, on est sûr que c'est un militant pur et dur, et qui votera toujours bien...

Etes-vous sensible aux critiques d'un de vos romans lorsqu'il est publié ?

J'ai beaucoup évolué dans ce domaine. Il fut un temps où, quand je lisais des chose désagréables sur moi, j'étais blessé, indigné. Je répondais, j'écrivais aux journaux... Et puis je me suis aperçu qu'il ne fallait pas le faire... (voix cachottière) Il ne faut jamais répondre aux critiques, même quand ils écrivent sur vous des bêtises. Car, même s'ils publient votre lettre, ils la font suivre de commentaires désagréables. Les journalistes, c'est le bon Dieu, il ne faut pas y toucher! Oh là, là! Ils sont susceptibles! (sourire). Ceci dit, j'ai de plus en plus de louanges, donc, tout s'arrange. Mes tirages importants doivent y être pour quelque chose! Et puis, en France, on aime les vieux. Il y a une espèce de préjugé favorable, comme avec Pinay ! (rires). C'est idiot, car, si je continue à écrire, c'est que je suis jeune! On ne peut pas écrire un roman de cinq cents pages si l'on n'a pas encore beaucoup de jeunesse...

Certaines critiques vous ont-elles fait évoluer ?

Jamais ! Elle ne sont pas suffisamment précises. Elles sont trop vagues. Elles tombent souvent complètement à côté : elles me reprochent souvent des défauts que je n'ai pas. Ce qui me touche beaucoup, ce sont celles de mes amis. Elles ne changeront pas la façon dont je vois les choses, mais, sur des points précis, elles peuvent m'influencer...

Jugez-vous vos personnages ou les faites-vous évoluer à leur guise ?

Les personnages n'évoluent jamais à leur guise. Je sais qu'il y a des romanciers qui disent qu'ils leur échappent, mais c'est un pont-aux-ânes des romanciers! (sourire) C'est moi qui tire les ficelles, je suis les personnages positifs de mes romans, y compris les femmes. Mais il est vrai que je ne peux pas faire n'importe quoi avec mes personnages : je n'en suis pas complètement maître, une fois que je les ai créés. Ils ont une certaine logique, un certain caractère, une certaine pente. D'ailleurs, je suis choqué, quand, dans un film, un auteur fait faire à son personnage quelque chose qu'il ne devrait pas faire. Ca le fout par terre, c'est de l'amateurisme. Le personnage doit être cohérent.

Y en a-t-il qui vous ont particulièrement déplu?

Il y en a surtout un : celui de La Mort est mon métier. Alors, celui-là... (silence). Il est diaboliquement cohérent. Ca a été très difficile, car il est dans tous les axes le contraire de moi. Il est complètement déshumanisé, alors que je suis très humain, y compris dans mes faiblesses. A chaque fois que j'écrivais une phrase trop humaine, je me reprenais, je me disais : "Non, il n'a pas pu penser ni dire ça !" (émotion). Alors, je reprenais la phrase et je l'écrivais comme, lui, avait dû la penser. C'était terrifiant d'avoir affaire à ce robot tueur...

Comment avez-vous pu vous mettre à la place de ce personnage exterminateur ?

Il émane de mon travail à Nuremberg. Et puis, les Polonais lui ont fait un procès. On a les minutes du procès, on sait très bien comment son esprit fonctionnait. Il a été examiné longtemps par un psychologue américain germaniste à Nuremberg et il a écrit lui-même, en captivité, sa propre vie. En mentant comme un arracheur de dents, mais il l'a écrite. Ce qui était paradoxal, c'est que ce monstre était à plaindre, car ON l'avait déshumanisé. Il avait un père fanatique religieux qui l'avait abominablement maltraité, auquel il avait échappé en s'engageant à quatorze ans dans la Première guerre mondiale, en falsifiant son âge. Et il était tombé sous l'influence d'un militarisme prussien absolument abominable, qui avait achevé de le déshumaniser... Il a ainsi massacré des villages arabes avec l'aide des Turcs, ordres auxquels il avait obéi. Il avait l'habitude, si j'ose dire... Et incarner ce personnage, ça a été complètement odieux...

Connaissez-vous le syndrome de la feuille blanche ?

Bien sûr ! Tout le monde le connaît... "La feuille blanche, que sa blancheur défend", comme disait Mallarmé... Mais c'est un phénomène banal, que les écrivains dramatisent trop. Quand vous voulez écrire, vous avez des idées. Et quand vous vous mettez sur la feuille blanche, vous êtes assailli de tellement d'idées que vous ne pouvez pas commencer. Il y a une espèce de blocage, de paralysie, qui se fait non à cause de la pauvreté, mais à cause de la richesse. Il faut tout simplement attendre. C'est-à-dire commencer à écrire n'importe quoi. Il faut écrire, surtout ne pas rester immobile. Et, au bout d'un instant, vous raturez, vous écrivez de nouveau, et puis, petit à petit, les choses s'arrangent...

Quelles sont vos astuces pour y échapper?

Je prends le thé, je marche, je vais regarder une connerie à la télévision. C'est très bien, d'ailleurs ! (rire) Il y a des gens qui s'en plaignent. Moi, je ne m'en plains pas du tout! Une bonne connerie américaine, une histoire vraiment stupide, un polar américain, vers cinq, six heures, il n'y a rien de plus délassant!  Si, peut-être un film légèrement porno! Mais on n'en fait plus à cette heure-là, c'est l'heure des enfants ! (rires).

Arrivez-vous à conclure facilement vos chapitres ?

Il est vrai que je cherche toujours une bonne conclusion pour mes chapitres, comme je cherche toujours une bonne fin, qui veuille dire quelque chose. Yann Queffélec me l'a d'ailleurs dit, alors que je signais des livres à côté de lui : "Ah, vous, vous avez des fins formidables!" C'est bien, un jeune, comme ça, qui admire un vieux! (rire). D'ailleurs, il les savait par cœur : dans Week-end à Zuydcoote, c'était "Et Maillat ne sut même pas qu'il était en train de mourir"... Et dans La Mort est mon métier, les derniers mots, quand on vient d'apprendre à Rudolf sa condamnation à mort, alors qu'il marche dans sa cellule, d'une façon mécanique, sont : "Je m'aperçus, au bout d'un moment, que je comptais mes pas". C'est ce qu'il faisait quand il était jeune, dans la cour de récréation...

A ce sujet, que vous inspire le mot "Fin"?

Vous avez déjà vu une femme accoucher ? Et bien, regardez son visage : elle est contente, on lui met son bébé sur son ventre, mais elle est un peu déçue... parce qu'il y a eu cet énorme travail, neuf mois, ces vomissements, ce poids, ces précautions, et puis tout d'un coup, voilà... Et bien, quand vous envoyez votre manuscrit à votre éditeur, ce que vous considérez comme une œuvre devient un produit... Mais ce produit va vivre ensuite comme un être humain chez les lecteurs.

Vous voulez dire que vous regrettez de perdre un certain univers?

Oui! Je suis dans la même position que l'accouchée : je perds quelque chose.

Que faites-vous alors? Vous vous remettez à écrire?

Ah non ! D'ailleurs, je ne peux pas. Je suis embringué par mon éditeur : il faut que je fasse la promotion du livre. Mais je ne suis pas un écrivain médiatique, je ne suis pas Marguerite Duras! Et ça m'embête, si vous saviez, d'aller à la télévision ! (sourire) Mais je le fais consciencieusement, parce qu'il faut le faire, rien que par respect pour mon métier. Ceci indépendamment du fait que je suis bien reçu par les présentateurs. Je dois être un peu flemmard quand il ne s'agit pas d'écrire... Ou alors je ne suis pas assez vaniteux.

Lisez-vous beaucoup vos contemporains ?

Pas beaucoup! Je le devrais, sans doute... Mais je vais vous faire un aveu : je suis convaincu qu'eux aussi ne me lisent pas beaucoup! Il ne faut pas leur en vouloir. Quand vous êtes écrivain, vous avez une vision du monde et une esthétique qui sont à vous. Et vous ne pouvez pas être tolérant! Ainsi, je ne peux pas supporter un livre qui n'est pas écrit dans mon esthétique... Il y a de bons livres qui me tombent des mains, je trouve que leurs personnages sont incohérents ou qu'il n'y a pas de dialogues : je n'imagine pas un roman sans dialogues. Le propre du romancier, et par où il réussit ou il échoue, ce sont les dialogues. C'est la seule chose sur laquelle je sois intransigeant, fanatique. Je lis plus souvent des livres d'histoire, de politique contemporaine, de psychologie ou des essais.

Comment jugez-vous le milieu littéraire actuel ?

Vous ne me ferez nommer personne de vivant ! Et puis je connais peu mes confrères...

Vous sentez-vous isolé par les exigences de votre métier?

Non. Comment peut-on se sentir isolé, quand on est entouré de tant de personnages ? (rires). Ce n'est pas possible !

Avez-vous des relations épistolaires ou des entrevues fréquentes avec vos confrères ?

Non! Je suis un peu comme les écrivains anglo-saxons. Les écrivains français aiment se rassembler, s'écrire, à la différence des anglo-saxons, qui ne se connaissent pas. Je vis dans mon coin. Et puis, j'ai été très longtemps en province. Je ne suis pas Parisien.

Regrettez-vous la disparition des écoles littéraires ?

Non. Je me méfie beaucoup de ça. Le Nouveau Roman ne m'a pas intéressé, même si certains ont écrit de bonnes choses. Ils étaient très dissemblables. Il n'y a rien de commun entre Butor qui a écrit "La Modification" et Robbe-Grillet ou Claude Simon. Ce n'est pas une école. Et puis cela a eu une influence néfaste à l'étranger, où l'on a cru que les écrivains français étaient devenu embêtants...

Et les salons littéraires?

Alors, là ! (rire) Je n'en pense rien! 

Quels conseils donneriez-vous à un jeune écrivain débutant ?

Justement, de ne pas être d'une école littéraire. Et puis de ne pas chercher les honneurs. De se donner une culture, pas seulement française, mais espagnole, russe, allemande, anglaise... Qu'il s'en imprègne. Avant qu'il pense qu'il a du génie, qu'il devienne professionnel : qu'il soit très armé, au courant des techniques, qu'il puisse comparer. Qu'il apprenne l'art du dialogue, en allant au théâtre, en allant voir de bons films... L'art d'écrire ne vient pas, comme ça, de but en blanc, sur la seule force de son génie. Il y a des difficultés professionnelles, techniques. Etre romancier, c'est un métier.

Lequel de vos romans voudriez-vous qu'il lise en premier ?

Ca dépend de l'âge... J'aimerais être lu par des jeunes de dix, vingt ans, pour qu'ils comprennent que certaines choses sont vraiment arrivées. Mon vœu est exaucé puisqu'on étudie en classe Un animal doué de raison, La mort est mon métier et L'île. Et puis Week-end à Zuydcoote. Figurez-vous qu'il y a certains professeurs qui voient large, car il y a quand même trois viols! (rire). Après l'âge de vingt ans, j'aimerais qu'on lise Madrapour, qui est un roman sur la mort. Ce n'est pas un roman agréable, mais il fait réfléchir sur la notion de vie.

Avez-vous des regrets? Si c'était à refaire, que feriez-vous?

Je n'ai pas de regrets en ce qui concerne mon œuvre, qui n'est pas finie, d'ailleurs. Je pense que je l'ai bien réussie, même si je n'ai pas bien réussi ma "carrière". Mais, au fond, ça m'est égal, je n'ai pas commencé à écrire en pensant faire carrière... Quant à ma vie, je vous dirai après ma mort si je l'ai bien réussie.

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