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Entretiens en ligne :

Lucien Bodard, Alphonse Boudard, Michel Déon, Dominique Fernandez, Jacques Laurent, Robert Merle, François Nourissier, Henri Queffélec, Françoise Sagan, Michel Tournier, Vercors.


Introduction
Le Métier d'écrire


 

 

 

Il n'existe aucune loi qui régisse le métier de romancier. Ce recueil, qui regroupe les impressions de dix-huit écrivains, ne peut être exhaustif sur ce vaste sujet. Si certains collectionnent les best-sellers, la méthode idéale qui permettrait à tout écrivain débutant d'écrire un chef-d'oeuvre n'existe pas. En rencontrant une vingtaine d'écrivains, j'ai cherché, à travers un questionnaire simple, direct, favorable au dialogue à brosser un instantané sur les méthodes de travail de chacun, donnant le choix au lecteur de comparer à loisir leurs réponses à chacune de ces questions, voire d'en éluder.

A ma plus grande surprise, les auteurs ayant refusé de se prêter au jeu ont été assez peu nombreux, une dizaine. Vercors m'a reçu dans son appartement de l'île de la Cité, me montrant avec passion les objets miniatures chinois qu'il collectionnait. Pierre Daninos a déclenché un fou rire en me montrant un appareil des plus surprenants, reproduisant les bruits de la mer et du vent pour couvrir les bruits insolents... Michel Tournier m'a accueilli dans l'ambiance monacale du presbytère où il vit en banlieue parisienne, ce qui n'a pas empêché de nombreux moments d'hilarité. Humour, d'ailleurs, que j'ai retrouvé chez tous les écrivains, même si la plupart ne le font pas ressentir dans leur livres.

Jacques Laurent m'a aussi reçu chez "Lipp", en digne locataire, à la meilleure table pour écrire, sous l'escalier... Quant à Patrick Modiano, il m'a donné rendez-vous à une ancienne adresse, me transformant en un personnage de ses romans à la recherche de son passé... Après moult péripéties, alors que j'avais réussi à retrouver sa nouvelle adresse, le maître n'était plus là. Dommage...

Profession de foi

Tous les chemins mènent à l'écriture, que l'on soit retraité, rédigeant ses mémoires à l'ombre de ses souvenirs dans un grenier, écorché vif en marge de la société ou universitaire accompli. "Ecrire, c'est mettre en oeuvre ses obsessions" expliquait ainsi Albert Camus. Le métier d'écrivain ne s'apprend pas, c'est un antimétier. Alphonse Boudard a été pris par le démon de la plume en prison, écrivant clandestinement, chaque soir, dans sa cellule, à l'ombre d'une bougie qu'il se confectionnait avec une boîte d'allumettes, Pierre Daninos a imaginé son Major Thompson alors qu'il était journaliste sportif à Wimbledon, Vercors est devenu écrivain à quarante ans, en pleine Occupation, fondant par la suite les premières éditions clandestines, "Les Editions de Minuit". Georges Perec s'est mis à écrire à trente ans car c'était "le seul moyen de me réconcilier avec moi et avec le monde"...

Bref, que ce soit la journaliste Françoise Giroud, l'écrivain de la résistance Vercors, l'ancien typographe Robert Sabatier ou les professeurs agrégés Dominique Fernandez ou Henry Queffélec, tous ont un point commun : ils n'ont jamais douté de leur avenir d'écrivain. Non pas de leur carrière, qui ne peut se prévoir, mais de leur besoin impérieux d'écrire, de prendre des notes, de raconter ce qu'ils ont vu, ce qu'ils ont ressenti.

Cependant, ceux qui réussissent à assouvir leur désir ne sont pas légion. On compte ainsi dans le pays de Molière pas moins de soixante mille écrivains dont les neuf dixièmes sont inconnus. Les éditions Gallimard reçoivent chaque jour une dizaine de manuscrits par la poste, soit au total plus de soixante mille pages par an... Dans cet univers de papier, les nouveaux sélectionnés sont rares : une cinquantaine environ chaque année, moins d'un sur mille...

Dans cette aventure picaresque, chacun a dû croire en sa bonne étoile : "Rien n'aurait pu m'empêcher d'écrire, c'est un besoin qu'on ne peut pas supprimer de ma vie" avoue Félicien Marceau. "Pas de compromis, pas de dispersion. Il faut avoir le courage de déplaire, d'être celui que l'on est (...) il faut avoir confiance en son destin, en sa bonne étoile, et foncer, sans regarder ni à droite, ni à gauche" déclare Gabriel Matzneff. Quelle profession de foi!

Les débuts dans cette profession sont laborieux, incertains, mais au fil de la plume, l'oeuvre se crée, le style apparaît, les mots se cherchent, les mots se trouvent, timidement. "Chaque page qu'écrit un écrivain est une nouvelle leçon dans l'art d'écrire" déclarait ainsi Marcel Jouhandeau.

Exigence et Ténacité

Un écrivain est toujours à la recherche du livre idéal, de la méthode idéale qui lui permettrait d'exprimer avec précision ses pensées, ses obsessions, même s'il s'avoue, inconsciemment, qu'il n'y arrivera jamais. Le temps se chargera de désigner son chef-d'oeuvre, s'il y a lieu. Rien n'est plus déprimant pour un romancier ou pour un essayiste que de devoir fixer définitivement par écrit ses idées. "Les vrais écrivains sont ceux dont la pensée occupe tous les recoins de leur style" disait Victor Hugo.

Il est aussi facile de rêver un livre qu'il est difficile de le faire. "La pensée vole et les mots vont à pied. Voilà tout le drame de l'écrivain" dit Julien Green. Pour éviter cette perdition, il y a les acharnés du travail au quotidien, qui se forcent à écrire tous les matins, comme Françoise Mallet-Joris ou Henri Queffelec. Il y a ceux qui s'enferment dans une tour d'ivoire, le temps d'écrire leur livre, comme Françoise Sagan, qui se cloître dans sa chambre, isolée de tout tumulte nocturne, ou Dominique Fernandez, qui s'enferme en Sicile. Michel Déon, lui, se réfugie dans son île, en Irlande, entouré de chevaux, d'où il s'échappe de temps à autre. Quant à Félicien Marceau, il ne s'habille pas le matin, pour s'enlever la tentation de sortir...

Afin de dérouiller leur plume, certains font un plan, "le but étant de suivre un chemin préétabli" (Vercors). Dominique Fernandez, comme un grand nombre, fait un plan provisoire : "Je connais les moments forts du roman, les scènes principales", explique-t-il. Mais cette loi est loin d'être universelle : "Je laisse aller mes personnages où ils veulent dans une première version. Il y a une sorte de destin qu'ils portent en eux, qui s'impose avec l'écriture" déclare Françoise Mallet-Joris.

D'autres comme Jacques Laurent, Michel Déon ou Félicien Marceau se lancent à corps perdu sur le paquet de feuilles blanches qui les narguent sur leur table, corrigeant par la suite leurs erreurs de parcours : "Je ne pense que lorsque j'écris. Mes livres partent d'une phrase, ou, au maximum, d'une situation (Félicien Marceau), d'une image, d'un son de voix, d'un paysage" (Michel Déon). "Je n'écris bien que si j'écris à la diable, si je veux m'appliquer, je ne fais rien de bon" (Françoise Sagan).

Citadelle de papier

Bernard Clavel, quant à lui, est un véritable archiviste. Avant de rédiger un nouveau livre, il consulte une "montagne de documents". Robert Merle prépare ses livres "comme une thèse", mais il se garde une certaine liberté : "Je veux que mon livre se développe comme un arbre : qu'il y ait un tronc et quelques branches, qui font pousser par la suite d'autres branches imprévues". "Quand on écrit, chaque phrase peut être modifiée, chaque mot peut vous entraîner ailleurs. C'est très mystérieux" explique Dominique Fernandez.

Alphonse Boudard est aussi organisé. Il conserve chez lui avec ferveur des carnets de notes, qu'il indexe et classe en fonction de ses sources d'inspiration. "Quand je veux situer une histoire dans un monde réel, il faut que je le connaisse bien. Si celui-ci est comme un décor de cinéma, ça ne tient pas". "On ne situe pas un roman dans un décor en carton" déclare Bernard Clavel pour lequel l'écriture automatique n'existe pas : "Il y a des confrères qui n'ont jamais fait un plan pour leur roman. Je veux bien les croire, mais s'il n'est pas sur le papier, il est dans leur tête." dit-il.

Michel Tournier procède quant à lui à un long travail d'enquête avant d'aborder la rédaction d'un livre, en représentant de la tradition naturaliste des Goncourt: "Etre romancier, c'est chercher matière loin de soi. Je n'ai pas d'imagination ou de puissance créatrice : il faut que tout me soit donné dans le sujet. Pour "Les météores", j'ai fait le tour du monde car l'un des jumeaux était à la poursuite de l'autre. J'ai ainsi des caisses entières de notes et de livres annotés. Quand j'écris un livre, il y a deux ans d'enquête et deux ans de rédaction"...

Même si la préparation d'un livre est capitale pour beaucoup d'écrivains, la part d'imagination joue évidemment un grand rôle. Lucien Bodard élimine ainsi le maximum de notes qu'il a accumulées quand il commence à rédiger : "Ecrire un roman, c'est surtout inventer, le plus possible. Tout est dans la déformation et la recréation de l'histoire, bien que j'essaie d'atteindre la vérité dans mes livres historiques. Mais, pour l'atteindre, il faut une certaine subjectivité. Je ne crois pas en la vérité absolue" explique-t-il.

"Il peut se passer des mois entre les premières impulsions et le déclenchement du travail. Des scènes se constituent, des personnages apparaissent. A partir de ce moment, je note les choses essentielles et je déchire le reste. Quand il ne me reste que cinq ou six pages de notes bien denses, je peux enfin commencer à écrire un livre" ajoute François Nourissier.

"L'écriture, c'est un muscle"

Etre écrivain nécessite ainsi un caractère opiniâtre : "Il faut s'obstiner devant sa feuille, sinon cela deviendrait une formidable méthode de paresse", dit François Nourissier. "Quand vous vous mettez sur la feuille blanche, vous êtes assailli par tellement d'idées que vous ne pouvez pas commencer. Il faut tout simplement attendre, c'est à dire commencer par écrire n'importe quoi. Au bout d'un instant, vous raturez, vous écrivez de nouveau, et puis, petit à petit, ça vient..." explique Robert Merle. "Si ma plume se comporte mal, j'écris quand même, quitte à déchirer la page le lendemain, ou bien à la corriger, si elle n'est pas trop mauvaise" dit Vercors, citant Raymond Queneau : "C'est en écrivant qu'on devient écriveron". Moral d'acier...

Chacun a ses petites habitudes pour se mettre à ses crayons. Il y a les matinaux comme Bernard Clavel, Robert Sabatier, Dominique Fernandez, Alphonse Boudard, Françoise Mallet- Joris, Henri Queffélec, Pierre Daninos, qui se lève à cinq heures du matin, ou Robert Merle, qui s'isole quotidiennement dans sa tour aux larges baies vitrées, de sept heures à midi. "J'aime bien cette tiédeur fraiche de l'air, à l'aurore" explique Gabriel Matzneff. Il y a aussi les noctambules comme Françoise Sagan, qui travaille de minuit à six heures du matin, déclarant : " C'est le seul moment où je suis tranquille!". Et puis il y a les inclassables, comme Michel Tournier, Jacques Laurent, Michel Déon, Françoise Giroud ou Lucien Bodard, qui écrivent à toute heure.

Vercors s'installait quant à lui chaque matin dans son lit. Il s'était confectionné un petit pupitre, sur lequel il travaillait dans des conditions monacales : "J'écris tous les matins, à partir de huit heures, dimanches et jours fériés compris". Il prenait le moins de vacances possible, pour ne pas perdre ses habitudes : "Si je m'arrêtais d'écrire trop longtemps, je ne sais pas si je recommencerais" disait-il. "L'écriture, c'est comme la culture physique. Lorsque je m'arrête plus d'une semaine, j'ai du mal à me remettre en route, comme si l'encre s'était épaissie" complète François Nourissier. "L'écriture, c'est un muscle. C'est exactement comme les danseurs qui ont besoin de s'exercer à la barre tous les jours" (Françoise Giroud). "Il y a beaucoup de rapport entre le sport et la littérature : discipline, concentration, entraînement" précise Pierre Daninos.

La majorité ne peuvent ainsi laisser passer quinze jours sans écrire quelques lignes. "Je n'ai pas bon moral si je n'ai pas au moins écrit quelque chose dans la journée. Je ne pourrais pas vivre si je n'avais pas un livre en chantier. Un romancier ne connaît pas de repos" dit Jacques Laurent. "Si je reste quelques jours sans écrire, j'ai une sorte de mauvaise conscience, ça ne va pas : j'ai l'impression qu'on m'a volé du temps. Et je me remets à écrire beaucoup", complète Robert Sabatier.

Paradoxalement, les écrivains, qui puisent la majorité de leurs essences à l'extérieur, éprouvent le besoin de s'enfermer, au silence, quand ils créent leurs univers. Pour François Nourissier, c'est dans un bureau-bibliothèque, à la campagne. "J'éprouve le besoin d'être entouré de ma citadelle de papier", dit-il. Quand il sèche, il se promène avec ses chiens, en partisan de l'effort physique pour faire circuler les idées, à l'instar de Françoise Mallet-Joris : "Quand je sens un grand besoin de mouvement, je vais marcher dans Paris. Ce sont mes jours de folie, je ne travaille pas de la journée". "La première chose que j'ai faite dans toutes les maisons où je suis arrivé, c'était de faire installer des doubles fenêtres à mon bureau!", précise Bernard Calvel. Il se lève à six heures et s'installe à son bureau jusqu'à l'heure du déjeuner. "C'est la seule période où je ne suis pas dérangé : pas de coup de téléphone, pas de visite!". "Je travaille un peu partout mais j'ai observé qu'une chambre close aide à la concentration. Si je travaille en plein air, ma pensée tend à s'envoler" ajoute Gabriel Matzneff.

Le Mot de la fin

Ecrire, c'est avant tout un plaisir irrésistible de se plonger dans une histoire, une autre vie, marqué par une recherche permanente du mot juste et par l'angoisse de ne pouvoir arriver au bout du manuscrit... ou de ne pas être publié. Paul Morand résumait ce combat de l'écrivain face à sa conscience en disant : "Je n'aime pas écrire, j'aime avoir écrit"...

Le mot "fin" est synonyme de soulagement  chez tous les écrivains, voire de plaisir pour François Nourissier : "Je jouis au moins de cette merveille : avoir un manuscrit! Je relis, je corrige, c'est ce que j'aime faire. La rédaction n'est pas trop difficile, mais c'est très long, décourageant! L'écriture est un pensum; la correction est un plaisir.", déclare-t-il.

Quand il termine un livre, il s'accorde une période de repos de trois mois, comme la majorité de ses confrères, pour respirer un air nouveau. "Quand je reprends mon manuscrit, je le lis comme un texte étranger à moi, il y a des passages que j'ai oubliés complètement, ce qui donne la fraîcheur nécessaire pour  corriger."

Robert Sabatier est très perfectionniste dans son travail : il écrit d'abord sur des petits papiers et reporte ses notes sur les pages droites de petits cahiers d'écoliers. Ensuite, il porte ses corrections en page de gauche, puis il retape ses épreuves à la machine sur des feuilles volantes, qu'il recorrige "parfois"! "J'adore réduire ma page à petit feu!" dit-il... Gabriel Matzneff se dit "adepte du gueuloir flaubertien : se lire à haute voix, écouter la musique des mots. La langue française, comme toute grande langue, est avant tout musicale".

Cette correction orale de l'écriture est signalée par beaucoup d'écrivains, Robert Merle, Félicien Marceau, Dominique Fernandez : "L'écriture a beaucoup de ressemblance avec la musique. Une phrase est une véritable succession de notes"...  D'ailleurs, chaque interview composant ce recueil devait durer trente minutes, selon un questionnaire préétabli. Elles ont en réalité dépassé à chaque fois les deux heures, m'obligeant à manier avec célérité les microcassettes et à restreindre le nombre d'intervenants. Il n'y a pas plus prolixe qu'un écrivain!
JLD

 
   

 

 
 
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